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Mercredi 6 août 2008




 

 


Mélanésia, s’il te plaît! Je suis au bout du rouleau!

...

Mélanésia?

...

ME-LA-NE-SIAAAA!

...


Mélanésia, imperturbable, n'entend rien - ou feint de ne rien entendre... Comment savoir ?

Son amie Samba, terrée dans les toilettes, renonce à s'égosiller. Le rideau cascadant qui sépare les lieux d'aisance de la salle de bains, la dissimulant pudiquement aux regards, pourrait bien achopper le flot de ses paroles. C'est une tenture fluide argentée en trompe-l'oeil, dont les reflets mouvants et le chuintement évoquent le cours d'un torrent.

Devant la psyché, Mélanésia s'affaire à défaire ses tresses, tout en surveillant le petit Malaël. Celui-ci va et vient, et tournoie autour de la pièce à bord de sa baignoire. C'est un tub à l'ancienne, monté sur quatre pattes griffues, pourvu d'une queue fourchue et d'une tête de dragon, et muni d'un mécanisme d'automate qui lui permet de déambuler en cercles pour le grand plaisir des enfants. Souriant distraitement au garçonnet, Mélanésia fait rouler entre ses doigts ses longues boucles souples et soyeuses et tamponne délicatement son visage avec un coton imprégné d'eau de rose. Pieds nus sur le carrelage dallé , elle est revêtue d'une nuisette de soie vert d'eau, sur laquelle évoluent des poissons irisés. Leurs frémissements et leurs petits remous, qu'elle s'amuse à suivre des yeux, lui rappellent un axiome de la "Monadologie" de Leibniz: "Chaque portion de la matière peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme un étang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l'animal, chaque goutte de ses humeurs est encore un tel jardin ou un tel étang." link La jeune fille, saisie de vertige, tente de se figurer une fractale aquatique dont le moindre corpuscule serait à lui seul un reflet infinitésimal de l'Univers. Soudain, les mouvements fluides de la gent amphibie sur la soie ondoyante font résonner dans son âme les premières notes de l' "Aquarium", une mélodie de Camille Saint-Saëns. Mélanésia, songeuse, imagine le plus flamboyant des ballets costumés. Pour chorégraphier le "Carnaval des Animaux", il faudrait un lion, une tortue, des volailles, un coucou, des ânes. Elle aimerait beaucoup incarner le cygne. Pourquoi ne pas suggérer l'idée à Yasuko ?...

Le silence qui enveloppe ses rêveries est soudainement rompu par le gargouillement de la baignoire qui se vide de son contenu. Le seuil bactérien maximal étant dépassé, le détecteur, situé dans la tête du dragon, a automatiquement alerté le système de déverrouillage, et le siphon s’est déclenché aussitôt. Le bébé qui s'y ébattait joyeusement est retiré à temps et déposé en lieu sûr, mais son petit canard en caoutchouc n’a pas cette chance… Et bientôt, malgré ses protestations indignées, il est aspiré par le tourbillon et disparaît dans les canalisations ! L’enfant, que Mélanésia rince à présent sous la douche, avant de l'envelopper d'une serviette-éponge, s’inquiète:


Tunin?

T’en fais pas pour Saturnin, mon petit chat. Il reviendra bientôt. Il va remonter le courant, tu sais, il est pas perdu.

Mélanésia, enfin!

Et s'il se perdait dans les égouts autour du marécage? Mais non! Y a des plans un peu partout, il va bien s’y retrouver.

En voilà des coquecigruës? Il ne sait pas lire, enfin!

Tiens?... oui, c’est vrai, on lui a pas encore appris. Mais il demandera son chemin aux rats, c’est toujours les mieux renseignés. Et serviables avec ça! Yaldes m’a même dit avant-hier que…

Parlons-en, de Yaldes! Le système qu’il nous a installé pour la baignoire n’est pas très au point, c’est même dangereux pour Malaël. Il faudrait lui signaler le problème avant qu’il

n’installe sa dernière trouvaille dans toutes les maisons du quartier…

Je lui en ai parlé. D’après lui, il suffirait de retarder le déverrouillage du siphon, et d’intégrer un avertisseur sonore au détecteur. Il pense pouvoir le faire en deux heures tout au plus.

Voilà qui est parfait! Yaldès est vraiment un génie. Sera-t-il des nôtres jeudi prochain?

Mais certainement, très chère! Il apprécie trop ta compagnie pour seulement songer à manquer une réunion. Au fait, il m’a encore demandé des nouvelles de ta santé!

Quoi de plus naturel? J’en ferais autant s’il était malade.

Il était vraiment très pressant à ton sujet! Tant de sollicitude à propos de tes intestins, tu ne trouves pas ça charmant?

C’est un ami, il se soucie simplement de mon bien-être… Si seulement tu daignais en faire autant!

Quelle ingratitude! Moi qui te suis dévouée corps et âme…

Pendant que tu surveillais Malaël d’un œil attentif, tout en admirant de l’autre ton svelte reflet dans le miroir, croyant pouvoir compter sur la disponibilité de tes deux oreilles, je me suis permis de t’interpeller… Or, mes appels désespérés sont restés sans réponse.

Peut-être avais-je l’esprit ailleurs… Mais puisque tu insistes, je suis tout ouïes!

Me trouvant présentement dans le besoin, je te prie de bien vouloir aller chercher de quoi satisfaire aux exigences de l’hygiène la plus élémentaire, ainsi qu’à certaines aspirations d’un rang plus noble. La chose écrite, vois-tu, me fait défaut. Elle seule saurait me faire oublier la tristesse de mon sort. Affronter de la fièvre, des vertiges, un estomac criant vengeance pour la moindre bouchée avalée, cela n’est rien. Ingurgiter d’exécrables potions en guise de remèdes, cela n’est pas grand-chose. Rester cloîtrée sans même pouvoir embrasser mon petit Malaël par crainte de la contagion, cela encore est supportable… mais s’il fallait renoncer à la lecture de mes chefs-d’œuvres favoris, je pourrais en mourir!

Oui, Samba, les livres sont des amis inestimables… Inlassablement, ils ont le soin de nous instruire, de nous faire rêver, de changer le tour de nos pensées, sans rien demander en retour. Et pourtant, que de négligences, que de mauvais traitements ils supportent!Les as-tu jamais vus se plaindre, protester ou se fermer à notre approche? Non, malgré leurs pages cornées et annotées, leurs couvertures tachées, ils demeurent, opiniâtres, serrés les uns contre les autres sur leurs étagères, attendant fidèlement notre bon vouloir…

Voilà qui est bien parlé, Mélanésia! Ma requête est des plus simples. Inutile de me rapporter l’un de ces prétentieux volumes dorés sur tranche dont les pages arachnéennes, une fois lues, n’invitent qu’à une seule destination possible…

A savoir?

De par leur texture, elles sont juste bonnes à envelopper ces mixtures cannabistées dont la combustion te remplit de bien-être…

Ce serait faire un bien mauvais usage des grands classiques!

Au diable les classiques! Ce que je veux – ce que j'exige! - c'est du moelleux, du vite-lu, de l’emporte-page. Voudrais-tu bien, séance tenante, aller quérir quelques rouleaux de méta-fiction?

Tu veux parler de tes rouleaux de littérature jetable? Ceux que tu te procures par lots de douze dans la boutique d'Olibrius?

Ceux-là même, mon amie.

Samba! Je dévaliserais sans vergogne les meilleures librairies, je ferais voler les murs des bibliothèques par-dessus les toits, je déroberais les incunables les plus jalousement gardés... je ferais n'importe quoi si tu voulais bien te remettre sérieusement à tes études! Mais d'aller acheter de telles billevesées, voilà qui me consterne.

Foin de ces sacro-saintes études! Vive la pluridisciplinarité, et vive les supports audacieux de la néo-culture contemporaine!

Et quelle culture! Mais passons là-dessus... Quels ouvrages requiers-tu?

Le petit père Siméon nous a vaguement parlé du dernier essai de Jean Baderne, «Intertextualité et anachronismes dans la néo-analyse structuraliste d’avant-garde». Vu le titre, le pire est à craindre, mais sait-on jamais? Sinon, la vieille Béatrice Chelle a pondu un essai de critique littéraire...

Et pourquoi pas? Elle a déjà commis quelques fumeux ouvrages se réclamant de la philosophie !... rédigé des pamphlets politiques des plus édifiants !... révolutionné le septième art avec son chef-d'oeuvre du genre sur les vertus de la guerre !... et j'en oublie! Quoi qu'elle entreprenne, Béa Chelle excelle et la critique littéraire ne peut que s'enorgueillir de la compter au nombre de ses fleurons. Au plus profond de leurs tombeaux, Dickens, Hugo et Tolstoï entrechoquent leurs ossements, tremblent et se convulsent, tant ils redoutent le verdict sans appel que sa plume grinçante s'apprête à tracer sur le papier...

Mélanésia, il n'y a plus que toi pour écrire encore à la plume! Je suis à peu près sûre que notre amie Béa possède un traitement de texte des plus sophistiqués. Ceci mis à part, tu ne sais rien de ce nouvel opus : c'est seulement sa signature que tu brocardes. Le plus pur réflexe pavlovien qui soit : je te dis «Béa Chelle» et tu aboies.

Quand la mode sera aux mathématiques, Béatrice Chelle écrira un traité polémique contre les théories non-euclidiennes. Ou bien elle pourfendra la trigonométrie. Que sais-je encore? Si cette auteure se donnait la peine de rédiger un écrit bien tourné, honnête et nuancé, si elle renonçait à jouer les grands esprits pour ne plus penser qu'avec son âme, alors je lirais avec intérêt. Voire même avec plaisir! Sait-on jamais?...

Passons ! ... Je voudrais aussi le dernier opuscule de la marquise Manuelle des Pique-Têtes : «Entretiens sur l'âme du monde : devenir cosmique et destinées individuelles, un scénario interactif». Notre amie Savannah prétend que c’est un galimatias sans queue ni tête, mais si on l'écoutait on ne lirait plus que Kant ou Descartes… Sinon, le dernier roman gothique d’Adélie Latombe vient de sortir. Pour être en mesure de l’écrire, il paraît qu'elle s'est créé un univers personnel à sa démesure. A raison de trois litres de café noir par nuit, de scarifications rituelles et d’invocations maléfiques…

C'est vrai! Augustave la connaît bien, il m'a affirmé qu'elle l'avait écrit avec son sang, couchée dans un cercueil... Pauvre Adélie! Son talent vaut-il qu'elle s'inflige de tels tourments?

Je voudrais bien aussi un ou deux synopsis sur le méta-structuralisme différentiel...

C'est entendu, Samba.

Malaël t'accompagnera?

Il va sans dire. J'en profiterai pour faire quelques menus achats.


... Tu n'es pas encore partie?

Laisse-moi un peu de temps. Je dois d'abord le revêtir de ses beaux oripeaux, lui mettre son gros manteau et son grand chapeau. Comme le vert lui va bien! Tu ne trouves pas qu'il ressemble à un lutin? Un peu de patience, Malaël! Je ne peux pas sortir comme ça... on dirait une sorcière!


Il a encore fallu que Mélanésia s'habille, qu'elle se maquille, et qu'elle s'éparpille. Enfin, elle a actionné le pont-levis nouvellement installé par Yaldès, et s'est enfuie au petit trot, poussant devant elle un bolides à roulettes d'où émergeaient un petit lutin encapuchonné, un grand sac fourre-tout et la liste des courses.

 


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