Et leurs visages arborent les expressions les plus diverses, ici un sourire avenant, là une moue désabusée, une procession de regards charmeurs et impénétrables. Toutes ces femmes évoluent de concert, suivant le rythme exalté de la septième symphonie de Beethoven. Elles forment un bel ensemble que le lecteur, s’il est amateur de cliché, taxera à sa guise de désordre artistique… Chorégraphie savamment élaborée cependant, dont la virtuosité renouvelle la tradition légendaire des fabuleux défilés dansants Démon Femelle.
Chacune de ces femmes exprime un sentiment d’absolu, subtil et indissoluble – et du corps de ballet dans son ensemble, une profonde harmonie se dégage. Quelques ballerines, chaussées de pointes et revêtues de tenues baroques, exécutent des variations et des pas de deux inspirés du répertoire classique. D’autres danseuses, volantées à la mode espagnole, tout enroulées de voiles à demi transparents ou enserrées dans d’étranges kimonos, réinventent le folklore. Les plus branchées, ensachées dans des tissus légers, harnachées de cuivre et d’acier, se déhanchent en cadence, enchaînant les figures techniques emblématiques du gothik art alternatif ou du mystical rap.
Passionné, il ne se lasse pas de les contempler - elles qui vont jusqu’à l’effleurer au passage, apparaissant et s’évanouissant dans l’ombre des décors, escortées de jeux de lumières tamisées. Insatiable, il dévore des yeux les silhouettes en transe, se délecte des effluves dégagés dans leur sillage, se surprend à en imaginer davantage… Derrière l’extravagance de ces parures se devinent monts et merveilles, des courbes douces, une chaleur qui s’exhale, toutes les promesses d’un corps baigné de lumière, ivre de mouvement et de musique…
La danse est un mystère, s’avise-t-il soudainement. Il y a en elle un je ne sais quoi qui nous transporte et nous fait vibrer, mais à quoi cela tient-il? Veut-on ne voir là qu’une forme plus élaborée de parade nuptiale, alors il semble que l’essentiel nous échappe… pourquoi cela? Dans cet art comme dans tout autre, c’est la liberté, la créativité et la grâce qui nous fascinent, et non le simple appel au sens. De ce spectacle émane un réel bonheur de vivre qui ne tient pas qu’à notre nature animale et qui va plus loin, beaucoup plus loin que l’invitation charnelle qui n’en est au fond que le prétexte. Par ailleurs, si la danse se prête à certaines règles, s’il s’agit d’une pratique codifiée s’effectuant le plus souvent selon des rites déterminés, on ne saurait pourtant la réduire à sa dimension de phénomène social – au risque de n’y voir plus qu’un simple protocole. Trop de sociologisme tue la sociologie; restons sur le terrain philosophique…
Prêtons plutôt l’oreille à notre ami Platon: le plaisir des sens n’a de sens que s’il nous amène à ressentir des joies plus essentielles, telles que la contemplation de la beauté née de l’harmonie. Et l’harmonie n’est autre, dans cette perspective, que l’image vivante de l’unité originelle du divers existant dans le monde sensible. Cette unité fondamentale porte l’empreinte du monde intelligible, ou domaine des Idées. Les Idées platoniciennes sont les formes pures, parfaites de ce qui existe; elles sont plus réelles que le réel même. La beauté à laquelle nous sommes sensibles, celle des beaux corps, n’épuise en aucune façon l’essence de la beauté; elle n’est même qu’une pâle copie de l’Idée du Beau. Et pourtant, c’est en premier lieu la jouissance des beaux corps qui nous amène à devenir esthètes, à aimer les beaux corps pour la beauté dont ils participent, puis à s’intéresser aux belles âmes, enfin à cultiver l’amour du Beau en soi. L’amour véritable, qui aspire à l’harmonie, s’attache à l’essence même de la beauté, par-delà la pluralité de ses incarnations sensibles. L’apothéose charnelle renvoie à une dynamique spirituelle, à un ballet ou des âmes et des corps entrelacés se fondent en une délicieuse orgie suprasensible…
…Pur galimatias que tout ceci! Lui l’hédoniste, le libre penseur, que diable est-il allé se fourvoyer dans cette chimère? Il ne pensait qu’à se distraire agréablement - et le voilà qui ratiocine, qui divague et qui s’égare dans les songes creux d’une métaphysique ouverte à tous les vents! Peu accoutumé à philosopher de la sorte, il se reprend, un peu honteux, et applaudit à temps lorsque tombe le rideau, au milieu des ovations et des sifflets enthousiastes d’un public juvénile. L’assistance finira par se disperser et quitter l’opéra. Lui, en revanche, se dirige vers les coulisses. Non qu’il espère y surprendre l’une ou l’autre de ces jeunes beautés (pour l’heure fort affairées à se défaire de leurs beaux atours) mais afin d’y rencontrer leur égérie, Démon Femelle en personne... sa grande amie Yasuko.
Il la retrouve à l’entrée de la loge des artistes. Environnée d’un tourbillon de jeunes filles volubiles, elle ne s’est pas encore avisée de sa présence. Elle est chaussée de socques de bois à double talon, et revêtue d’un kimono vert tendre, parsemé de branches de cerisiers en fleurs. Sa taille menue est enserrée dans une large ceinture nouée dans le dos, chamarrée de rose, de blanc et d’écarlate, et sanglée d’un lien émeraude. Ses longs cheveux savamment noués composent un arc-en-ciel exprimant toutes les nuances de l’art.
Le temps écoulé depuis leur première rencontre, loin d’altérer la finesse de ses traits, confère à son visage serein une beauté plus grande encore. L’ancienne geisha n’a rien perdu du raffinement qui l’a séduit et troublé au plus profond de lui-même, alors qu’il n’était qu’un jeune homme inexpérimenté voyageant dans des contrées lointaines. C’était un amour violent, désespéré, sans retour. Mais il avait encore tout à apprendre sur les femmes; et qu’il est difficile de séduire une créature dont la culture, le mode de vie, les usages nous sont insaisissables! Il avait manqué de persévérance - erreur de jeunesse…
A présent, Yasuko s’entretient en aparté avec une jeune ballerine-papillon. C’est une fille très mince, au teint diaphane, tout de bleu vêtue, et dont les ailes drapées iridescentes se déploient en son dos, se détachant sur le flot luxuriant de ses cheveux noirs. Son large front est surmonté d’une paire d’antennes arachnéennes à texture souple. De grands yeux violets à l’expression pensive contrastent de façon insolite avec sa bouche, très rouge et charnue, d’un contour presque enfantin. Son visage revêt un maquillage soigné, d’une facture plutôt classique – et voilà tout ce qu’il peut entrevoir de cette créature avant qu’elle ne s’éclipse. A peine Yasuko l’a-t-elle aperçu et intimé de se joindre à leur tête-à-tête, aussitôt son interlocutrice a murmuré une excuse et s’est esquivée vers le vestiaire – elle doit rejoindre une amie qui l’y attend… Quelle sauvage, s’indigne-t-il en son for intérieur. Le démon de midi lui aurait-il fait peur?...
Yasuko, très chère, c’est un plaisir de te revoir! Mais je ne voudrais pas être importun…
Zébulon–san! Quelle agréable surprise! Je suis très flattée que tu te souviennes encore de moi. Puisque tu as bien voulu assister à ce modeste spectacle, me feras-tu l’amitié de venir prendre le thé dans ma misérable demeure? Ainsi, nous pourrions deviser tout à loisir…
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